La nuit était froide ce jour-là. Une brise marine particulièrement vigoureuse balayait impitoyablement le sable sec et faisant plier les joncs regroupés en massifs épars. Les lames se brisaient sur le bord de plage déposant une fine écume. Le ciel était d'encre, et la Lune elle-même avait quelque difficulté à déchirer le manteau nuageux.
Dans la quiétude glacée de ce paysage, l'air lui-même vibrait d'une tension invisible mais pourtant bien palpable. Il y eut alors comme un tonnerre silencieux, une onde puissante mais à peine audible. Le sable ne fut plus emporté par les bourrasques qui continuaient à souffler, campant obstinément sur leurs positions. L'atmosphère se chargeant d'électricité, quelques minuscules éclairs claquèrent sur le sol.
Il y eu enfin une distorsion dans le paysage. L'image de l'horizon sembla aspirée par le néant; l'aspérité allait alors grandissante jusqu'à atteindre quelques mètres de diamètre. Le vortex se stabilisa tout en prenant une forme plus allongée vers le haut.
Plus un son ne se déplaçait. Si quelqu'un s'était trouvé en ces lieux, il eut été incapable d'appeler. Le néant se déchira lentement, traversé par une lumière faible, comme une lueur crépusculaire dans la nuit. Par ce passage, se glissa une ombre, suivie par une seconde bien plus chétive. Flottant dans les airs, elles entamèrent une lente descente vers la plage.
Le vortex rétrécissait, abandonné par ses dernières forces; il avait accompli sa mission, il tira sa révérence à cet univers en émettant un grondement assourdissant avant de s'évanouir promptement.
À cet instant, les deux ombres chutèrent sur les deux mètres qui les séparaient encore du sol. Le vent accueillit ces visiteurs en soufflant de nouveau, soulevant des volutes de sable. La plus grande des silhouettes se releva en premier puis aida la seconde à se remettre sur pieds. Celle-ci, avec quelques mouvements raides tenta de se débarrasser de la poussière, en vain. La magie de l'Éther les abandonna eux aussi progressivement, leur rendant leur apparence.
Le premier, un vieil homme, regarda, l'air satisfait, autour de lui. Puis baissant les yeux sur son compagnon, il lui posa une main affectueuse sur le haut du crâne.
"Brave machine, je suis bien content de te revoir. Nous y sommes à présent."
Le petit artefact, haut de trois pieds répondit en émettant quelques mystérieux claquements.
Ils commencèrent à marcher, le large sur leur gauche.
Le vieillard leva les yeux en l'air. Ce qu'il vit le fit prendre un air vexé. Seules quelques portions du ciel apparaissaient au travers de la couverture nuageuse, et ce de manière trop brève. Plus haut, le vent devait être déchaîné.
À ses côté, il y eut de petits bruits.
"En effet Daneel, cela n'augure rien de bon pour nous. J'espère seulement que ces désagréments ne nous retarderont pas."
Ils marchèrent encore longtemps en silence, essuyant un vent transperçant. Souriant soudainement, le vieil homme prit la parole.
"Je me souviendrait de ne pas utiliser l'Éther à la légère désormais. On sais vraiment pas où ni vraiment quand on va arriver."
L'Éther possède en effet sa propre volonté, et il faut savoir s'assurer de ne pas la vexer si l'on attend quoi que ce soit d'elle. S'il est possible d'utiliser son antre pour se déplacer, l'Éther reste maître du voyage. Un grand danger de ce périple est le sommeil. Il suffit de s'endormir quelques instants dans le Royaume de l'Éther pour s'y perdre à jamais.
"On va tâcher d'arriver dans un lieu habité avant l'aube. On pourra sans doute y trouver un endroit pour se reposer tranquillement. Il serait également bon que nous ne fassions pas de mauvaise rencontre durant le danger. Je compte sur tes sens pour m'alerter de l'approche d'intrus ou de la proximité d'habitations."
La machine hocha sa "tête" et pépia, répondant ainsi par l'affirmative. Ils marchaient ainsi sans discontinuer depuis bientôt une journée et demi et la fatigue se lisait vraiment sur les traits tirés de l'homme.
Plus tard, sans pouvoir dire s'il s'était écoulé des heures ou quelques minutes, il virent une embarcation flotter sur l'eau, amarrée à un petit ponton, à peine plus large qu'une personne de corpulence moyenne. Ce signe de vie ne manqua pas de leur redonner courage.
Quelques instants plus tard, ils gravirent une dune pour revenir vers les terres. Arrivés à son sommet, quelques lueurs se dessinèrent en contrebas. Ils atteignaient enfin la première étape de leur périple.
Admirant ce spectacle, le vieil homme échappa ces paroles :
"Terre de Soluna, voici Hari Seldon devant toi. Je me prosterne devant ceux qui ont vécu sur ce continent. Pérennité à ta descendance."
Alors qu'il joignait le geste à la parole, le vent venu des mers emporta ces quelques mots qui s'élevèrent sans s'essouffler avant de se briser sur les nuage noirs.